28 mai 2006
Les Palais de mémoire
À propos des palais de mémoire
Alain Montesse
cinéaste
Cette
expression, Palais de Mémoire, est énigmatique. Elle donne une impression de
déjà entendu, mais où et quand ? On ne sait trop. En fait, elle recouvre une
méthode mnémotechnique qui fut en honneur en Occident depuis l’Antiquité
grecque jusqu’à la Renaissance. Cet Art de la Mémoire, lié à la rhétorique,
occulté seulement depuis quelques siècles, est peut-être en passe de revenir
par de nouvelles voies, en particulier par certains aspects de l’informatique.
C’était un art majeur, qui présidait à tous les autres (Mnémosyne est la mère
des Muses) ; il trouve des prolongements dans toute l’histoire de notre
imaginaire et de nos processus de représentation
Le
principe de cet Art consistait à se bâtir dans la tête une architecture
imaginaire, et à la peupler d’objets et de scènes frappantes, de sorte qu’en la
reparcourant mentalement, les visions de ce qu’on y avait déposé ressuscitaient
les souvenirs qu’on y avait codés. Pour un orateur ayant à plaider dans un
procès pour empoisonnement, cela consistait par exemple à se représenter la
victime au lit, l’accusé au bord du lit, tenant de la main droite une coupe, de
la gauche une tablette et des testicules de bouc : la coupe rappelle
l’empoisonnement, la tablette l’héritage, et les testicules les témoins (testes
en latin).
Un
autre exemple est cité par Jonathan D. Spence p. 138 de son remarquable ouvrage
" Le palais de mémoire de Matteo Ricci " :
Après avoir créé un lieu de mémoire
selon des normes conventionnelles, il y plaçait un objet - un pot de chambre, un pot à onguent, une
cuvette à emplâtre furent ses trois premiers exemples -, puis, à l’aide de
trois personnages distincts, inspiré chacun de quelqu’un qu’il connaissait bien
et auquel il donnait un nom, il animait la scène selon des lois
mnémotechniques. Ainsi, dans un enchaînement rapide, Pierre s’emparait d’un pot
de chambre rempli d’urine et le renversait sur Jacques, Martin trempait son
doigt dans le pot de pommade et l’essuyait sur l’anus d’Henri, et André prenait
de l’emplâtre dans la cuvette et en barbouillait la figure de François. Ainsi,
à condition d’être capable d’associer par des calembours, des analogies ou des
associations d’idées, ces vignettes à des concepts donnés, on était certain de
ne jamais les oublier.
On
le voit, ces images ne sont pas neutres. Les traités insistent tout
particulièrement sur la nécessité de se donner des images " actives "
(" imagines agentes "). Leur caractère frappant, anormal, grossier,
obscène ou ridicule, est une aide puissante à la mémorisation. Au-delà de cet
aspect mnémotechnique, il est évident que l’organisation de telles images en
séquences pouvait constituer une sorte de film mental. Au-delà encore, la
manipulation de telles images renvoie évidemment à la psychanalyse : ces images
sont strictement personnelles, et certains auteurs recommandent d’ailleurs de
les élaborer de nuit, et avec ce qu’il faut bien appeler une attention
flottante.
Ces
images sont disposées dans des " lieux". Quels lieux ? S’il ne s’agit
que de se rappeler une suite linéaire de choses à faire, une simple colonnade,
ou un escalier, suffiront, que l’on n’aura plus ensuite qu’à parcourir ou à
gravir. S’il s’agit de mémoriser des données complexes et à long terme, on les répartira
dans les différentes parties d’un bâtiment (il est bon de pouvoir entrer dans
le palais de sa mémoire par différentes portes). Il est également conseillé de
parcourir régulièrement son palais de mémoire, afin d’en raviver et
éventuellement d’en actualiser ou périmer les images.
Comme
souvent, cela avait commencé par une légende grecque. Selon cette légende,
l’Art de la Mémoire aurait été inventé par le poète Simonide de Céos. Simonide
devait prononcer, au cours d’un banquet, la louange d’un dénommé Scopas. Mais,
malgré tout son métier et son expérience professionnelle, il n’arrive à rien
trouver d’intéressant à chanter sur ce Scopas. Pour se tirer d’affaire, il
prononce quelques banalités, puis chante les louanges de Castor et Pollux.
Scopas est furieux, il refuse de payer à Simonide la somme convenue, et le
renvoie pour le solde à Castor et Pollux. Là-dessus, on demande Simonide à
l’extérieur. Et dehors, que trouve-t-il ? Personne d’autre que Castor et
Pollux, venus pour lui régler leur dette, à peine Simonide a-t-il mis les pieds
dehors, que la maison s’effondre. Tous les participants au banquet sont tués.
L’effondrement a été si brutal que les corps sont méconnaissables. Mais
Simonide, seul survivant, se rappelle la place exacte occupée par chaque convive.
Il peut donc aider les parents des défunts à en rassembler les morceaux. Et
c’est ainsi qu’aurait été inventé l’art de la mémoire (topique, où la
mémorisation s’opère par des techniques d’" images " supports de
mémoire, positionnées dans des " Lieux ".
À
propos de cette histoire, quelques questions se posent. Quel est le rôle du
poète ? il est celui qui assigne leur place aux choses et aux êtres pour autant
qu’ils soient morts, car les vivants ont une fâcheuse tendance à ne pas rester
en place. La poésie était à l’époque chantée : mais Simonide, dans cette
histoire, fait surtout montre d’une excellente mémoire visuelle faut-il y lire
quelque mythe fondateur de l’audiovisuel ? Enfin, que font dans cette affaire
Castor et Pollux ? Peut-être ont-ils quelque chose à voir avec une nature
double du poète ? L’explication est faible, mais l’intervention de ces dieux
jumeaux et donc doubles n’est pas très compréhensible.
Quoi
qu’il en soit, cette légende est reprise, sous des formes diverses, par tous
les commentateurs de l’Art de la Mémoire. On la retrouve même, hors de toute
considération mnémotechnique, au n° 14 du Livre 1 des Fables de La Fontaine
(Simonide préservé par les dieux). L’auteur en conclut simplement qu’autrefois,
les Dieux et les poètes étaient plus proches que de nos jours
Les
textes grecs sont perdus, mais toute l’Antiquité latine sera traversée par cet
Art de la Mémoire. On le retrouve, avec quelques variantes, chez Cicéron, dans
le traité anonyme Ad Herrenium, chez Quintilien et Saint-Augustin.
Puis
s’ensuivra une longue période où nous n’avons plus la moindre référence. La
lente décomposition de l’Empire romain, les invasions barbares et le haut
Moyen-Âge n’offraient guère, il est vrai, un cadre favorable à l’épanouissement
de ce sport intellectuel.
L’Art
de la Mémoire réapparaîtra avec les cathédrales - qui, contrairement au titre
du livre de Le Corbusier, n’étaient pas blanches -, et la scolastique.
Qu’est-ce
en effet qu’une cathédrale, sinon - entre autres choses - un énorme livre d’images
peintes, ou en pierre, ou en vitrail, où les fidèles se voient en permanence
rappeler la nécessité de faire leur salut, et les moyens d’y parvenir.
Certaines de ces images n’étaient pas forcement des plus orthodoxes, comme en
témoignent les médaillons alchimiques que l’on peut encore distinguer aux
portes de Notre-Dame de Paris. L’Art de la Mémoire était dans l’Antiquité un
art strictement personnel, il revient sous forme d’art monumental, et même
officiel. On est passé d’images mentales à des images extériorisées, dont le
contenu explicite est plus ou moins contrôlé par l’appareil de l’Église.
L’église
catholique avait déjà été sérieusement échaudée par les réactions que pouvaient
susciter les images, lors de la Querelle des Iconoclastes, qui ensanglanta
Byzance de l’an 700 à l’an 900 environ. On s’était étripé pendant deux siècles
sur la question de savoir s’il fallait adorer les textes ou les icônes, et cela
s’était conclu par le Grand Schisme entre églises d’orient et d’occident.
L’Islam, en face, était depuis le début résolument iconoclaste. Il était donc
important pour l’Église d’arriver à contrôler les images ; Albert le Grand et
Saint-Thomas d’Aquin lui fournirent l’argumentation adéquate. Pour
Saint-Thomas, les images de mémoire sont le symbole corporel des intentiones,
des intentions spirituelles. Mais se fournir en visions paradisiaques,
infernales, grotesques, etc., n’est pas tout. Comme le souligne Saint-Thomas :
" ce que l’on veut retenir, il faut prendre le soin de le mettre en ordre
". Que ce soit par des Palais d’images ou autrement, le problème de
l’organisation de la mémoire est un problème crucial. Avec l’Art classique,
scolastique, de la mémoire, l’église catholique, sans aller jusqu’à les adorer
ni jusqu’à les proscrire, avait trouvé un moyen d’utiliser les images, et de
les mettre à son service. On en trouvera traces tout au long de l’histoire de
l’art religieux, et même de nos jours dans les boutiques spécialisées autour de
l’église Saint-Sulpice.
Mais
vers la fin du xiie un autre événement majeur dans l’histoire des Arts de
mémoire s’était produit en Méditerranée. Le majorquin Raymond Lulle avait
élaboré son propre art de mémoire, totalement différent de l’Art classique en
honneur sur le continent, et où l’on ne manqua pas de voir comme une influence
hébraïque.
Grossièrement
résumé en termes modernes Lulle code les différents aspects du monde et de la
divinité par des lettres : B, C, D… Ces lettres, il les inscrit à la périphérie
de roues pouvant tourner les unes par rapport aux autres. Et mis en mouvement,
ces rouages provoquent la rencontre combinatoire des lettres, et donc la
recomposition des choses, et même la recréation du monde. Nous sommes très loin
de la tradition rhétorique des poètes et des orateurs, très loin des images
sensibles disposées dans des architectures statiques. Nous sommes dans un
espace abstrait, où se déploie le mouvement plus ou moins autonome d’une
machinerie littérale. Certains ont vu dans cette abstraction presque mécanisée
un ancêtre de la combinatoire de Leibniz, voire de nos très modernes
ordinateurs. " L’historien des idées ne se demande pas tout d’abord quelle
est la substance de certaines idées. Il se demande quelle est leur dynamique
".
Le
système de Lulle fut largement diffusé au cours des siècles suivants. Nicolas
de Cues s’y intéressa. Après la chute de Byzance (1453), la magie
néoplatonicienne de la Renaissance italienne (Marcile Ficin et alia.) trouva là
un aliment de choix. Pic de la Mirandole et d’autres auteurs identifièrent à
peu près complètement lullisme et Kabbale (alors que Lulle lui-même n’utilisait
pas explicitement les lettres hébraïques).
Dans
le même temps, l’architecture fantastique des anciens Palais de Mémoire s’était
développée en représentations du monde de plus en plus élaborées, jusqu’à
construire de véritables systèmes du monde, dans des théâtres imaginaires, avec
autant de niveaux que de planètes, des tiroirs, des étages et des cieux
innombrables pour le classement, etc. Le " Théâtre du Monde " de
Giulio Camillo semble avoir été effectivement construit, puis détruit, à Venise
puis en France, vers 1550. Celui de Robert Fludd pourrait bien avoir servi de
modèle à celui de Shakespeare. Et en 1602, la Cité du Soleil de Campanella voit
les murs de ses sept cercles concentriques couverts d’images, rassemblant la
totalité du savoir de l’époque.
Tout
cela confinait parfois au délire, et Campanella lui-même n’échappa que de peu
au bûcher, en se faisant passer pour fou. Aussi, dès 1534, Melanchton
prône-t-il le simple usage de la mémoire " naturelle ", et interdit à
ses étudiants de se servir de la mémoire " artificielle ", tout cet
attirail d’architectures, d’objets improbables, de scènes frappantes, horribles
ou absurdes lui paraissant inutilement compliqué, surtout s’il s’agit de
mémoriser un discours, que l’on peut tout simplement apprendre par cœur.
Une
synthèse devenait donc nécessaire, et bien des gens s’en préoccupaient : "
le problème a dû susciter un intérêt général assez considérable, comparable à
l’intérêt que suscitent aujourd’hui chez tout le monde les cerveaux
électroniques ".
Finalement,
ce ne fut personne d’autre que Giordano Bruno qui eut l’idée de disposer sur
les roues de Lulle, non plus des lettres hébraïques, mais les scènes frappantes
et les êtres étranges des anciens Palais de Mémoire. Des scènes frappantes et
des êtres étranges sur des roues tournantes ? On peut si l’on veut y voir comme
une prémonition de l’invention du cinéma.
Et
là, nous sortons de la problématique habituellement associée à la mémoire conserver,
restaurer, ordonner, commémorer de temps en temps, etc. C’est la porte ouverte
à la possibilité de manipuler les images de la mémoire. Tout ce fatras,
légèrement poussiéreux, d’arts de la mémoire plus ou moins muséographiques,
retrouve toute une virulence, une pertinence et une vitalité perdues, si on le
transfère vers ce qu’il est convenu d’appeler les mass médias, ou la société du
spectacle.
À
ce qu’il semble, Bruno prétendait à une sorte de magie opérative, de maîtrise
opérationnelle des phantasmes. Selon son ouvrage De vinculis in genere (Des
liaisons en général), il s’agit de " lier ", de " prendre
", de " fidéliser " ceux sur qui en veut avoir de l’influence.
Ioan Peter Couliano, approuvé par Mircéa Eliade dans sa préface, "
reconnaît dans la technique exposée dans le De Vinculis l’ancêtre immédiat
d’une discipline moderne, la psychosociologie appliquée ". Ces modes de
liaison, ces phénomènes d’emprise, sont d’ailleurs bien connus aussi dans la
sorcellerie contemporaine et chez les différentes sectes et gourous sur le
marché.
Notons
que les images même ont alors changé de statut, et de nom : il ne s’agit plus
d’imagines, mais de phantasmata, de fantasmes : " Intelligere est
phantasmata speculari ". Couliano traduit cette phrase par "
comprendre signifie observer les fantasmes… l’intellect comprend en regardant
les fantasmes projetés sur l’écran du sens interne ", et Daniel Arasse
(traducteur français de Yates) la traduit par " penser est spéculer avec
des images ". Nous aurions personnellement tendance à penser que speculari
(forme passive) peut se traduire, tout bêtement, par réfléchir, ou être
réfléchi. L’activité de l’intellectuel consisterait donc à réfléchir les
fantasmes, à réfléchir sur les images - ou à être réfléchi par eux. L’activité
débordante, que déploient certains penseurs contemporains pour être présents à
toute heure sur les écrans de télévision, s’explique ainsi fort normalement :
ils ne font que leur métier, même s’ils le font plutôt mal. Une autre
conséquence de cette affirmation serait qu’il est tout à fait concevable de
penser en images. Le rêve n’est rien d’autre.
La
crémation de Bruno a donné un coup d’arrêt à tout cela. L’Église ne favorise
que les images pieuses, Matteo Ricci en Chine est bien isolé, la chasse aux
sorcières en Europe bat son plein de pratiques magiques dégradées et de
mésusage de drogues diverses. Il ne reste plus aux arts de mémoire que la
possibilité de percoler par d’autres voies, en particulier celles qui mènent
aux rébus, aux écritures idéogrammatiques ou hiéroglyphiques, aux logos,
enseignes et emblèmes, et aux auberges du Lion d’Or. En particulier, le Tarot
de Marseille commence à se répandre dans le peuple au début du XVIIesiècle,
alors même que sa facture est plus ancienne, et qu’il existait différents
tarots à l’usage des princes dès 1420-1440. Mais ce n’étaient que des versions
de luxe, peintes à la main, à l’usage des grands seigneurs. Le Tarot de
Mantegna, par exemple, daté d’environ 1465, présente comme un air de famille
avec le Théâtre de Camillo : dans les deux cas, il y a volonté très nette de
classer les différentes composantes du système du monde dans un tableau de 50
cases (5*10 dans le Mantegna ; 49+1=7*7+1 chez Camillo).
Les
scientifiques aussi, vont prendre le relais. Leibniz, Bacon, Comenius,
Descartes, Mersenne, connaissaient les arts de mémoire, les discutaient, en
retenaient ceci, en rejetaient cela. La science moderne se construit sur les
ruines des anciens palais de mémoire, dans lesquelles elle est née. Elle devait
s’en détacher, et les éclipser, pour vivre sa vie. Le développement de la
méthode scientifique fait aussi appel à l’intelligence en tant que spéculation
sur les images. Mais ce ne sont plus des " images actives ", du moins
au sens ancien du terme. Ainsi s’explique peut-être l’hostilité de certains
scientifiques à l’égard du cinéma, ou de la télévision : ils n’aiment guère ce
retour de l’image active, qu’ils avaient dû autrefois, ou leurs ancêtres,
refouler. Leurs reproches sont en partie bel et bien d’ordre théologique : il
s’agit là d’une sorte d’intégrisme. La Science a remplacé Dieu, elle est tout
aussi cachée, et toute représentation ne peut en être qu’inadéquate.
La
science va tenir le devant de la scène pendant deux siècles, et
particulièrement au xixe, avec le positivisme. Mais pour peu que l’on y prête
attention, les résurgences de l’Art de la Mémoire sont innombrables de nos
jours, dans les jeux de cartes, le cinéma, les ordinateurs, la télévision, la
muséologie, la psychanalyse, la publicité, l’urbanisme, la science-fiction et
la recherche universitaire. Cependant, ces résurgences sont peu conscientes
d’elles-mêmes, et souvent ne manifestent plus guère qu’un seul objet de mémoire
: le trou. L’oubli est nécessaire, on le sait depuis bien avant Borges, mais
peut-être pas à ce point.
Le
concept de " lieux de mémoire " est de plus en plus galvaudé, et les
images rattachées de fait à ces lieux, de plus en plus insignifiantes. À
l’occasion des fêtes de Noël 1993, on a même vu paraître un ouvrage intitulé
Restaurants de paris : des lieux de mémoire à découvrir, qui semble n’être
qu’un guide des restaurants de plus, avec un peu d’histoire anecdotique de ces
établissements… Il était peut-être normal que les lieux de mémoire
conventionnels basculent peu à peu dans la restauration.
Napoléon
avait déjà formulé le projet de " contrôler monarchiquement l’énergie des
souvenirs ". Toute grande expédition, y compris celle d’Égypte, embarquait
avec elle son contingent d’artistes et de peintres, à fins de glorification et
de renseignement : la guerre du Golfe n’a donc en cela rien innové. Les
militaires entraînent même aujourd’hui leurs commandos à mémoriser des lieux où
ils n’ont jamais mis les pieds, mais où ils seront peut-être obligés d’agir
très vite. Il s’agit là d’une mémoire anticipée, pré-construite, pré-fabriquée.
On la trouve aussi dans le civil " Derrière les oreilles noires de Mickey
Mouse (…) existe une stupéfiante organisation ignorée du public : The Disney
Cast à laquelle appartiennent 15 000 employés de Walt Disney World - le W.D.W.
-, tous adeptes d’une philosophie basée sur l’exploitation de la force du rêve…
".
La
psychanalyse partage avec l’art de la mémoire un ancêtre commun : la
rhétorique. Métaphores, métonymies, tropes… Elle peut être décrite comme un Art
de la Mémoire à l’envers. J’emprunte à une étude récemment parue sur les
rapports comparés de Freud et Méliès (l’illusionniste venu du music-hall et
l’inventeur de l’Autre Scène) la citation suivante :
Méliès fabrique des fantasmagories, par
trucage, de façon à constituer des spectacles sur un écran, et on ne sait pas
ce qui s’est passé derrière. De même, le travail du rêve, et le travail de
l’inconscient, construit un souvenir-écran, et on ne sait pas ce qui s’est
passé derrière…
En
tant que représentation globale du monde, la télévision a maintenant supplanté
le cinéma. Mais c’est une mémoire à très court terme : il faut sans cesse la
renouveler. Tel pourrait bien être le rôle principal de la grand’messe des
Guignols du journal de 20 heures. Que les nouvelles soient vraies, fausses,
partielles ou partiales, peu importe - du moins dans un premier temps - ; ce
qui est important, c’est que le monde soit bien là, qu’il n’ait pas trop
changé, et que les grilles d’interprétation, les grandes catégories de mise en
ordre du monde, soient encore aujourd’hui apparemment efficaces et pertinentes.
Nos mémoires ont besoin d’être rafraîchies bien plus souvent que notre fatuité
le pense, et si nous ne le faisons pas nous-mêmes, qui d’autre que les cloches,
le clairon, le muezzin ou la télé s’en chargera ?
La
guerre permanente que se livrent les écrits et les images, commencée sans doute
bien avant les légendes grecques, a connu son plus récent développement avec
l’entrée en lice des ordinateurs, où la question de la mémoire est évidemment
fondamentale.
Après
l’opposition spectaculaire entre Apple (iconique) et IBM (textuel), après les
bases de données et les vidéodisques interactifs, nous avons maintenant les
" images de synthèse " et les " réalités virtuelles ". Il
ne s’agit plus d’objets imaginaires, mais de fichiers [objet image] répartis
dans des architectures informatiques. Les programmes et les masses de données
sont représentées graphiquement dans la matrice, la grille du cyberspace, sous
forme d’objets 3D : ce sont, au pied de la lettre, des images de mémoire dans
un réseau. Comme des nœuds sur un mouchoir, mais en plus élaboré. C’est une
amélioration et une extension des tris tabulaires à la Hudrisier ; le contrôle
et les actions s’y opèrent par le biais d’images logicielles. Certaines
trajectoires individuelles susceptibles de se développer dans de tels
environnements ont été exposées dans les livres de science-fiction des
cyberpunks, en particulier ceux de William Gibson et Bruce Sterling (dont l’un
des premiers romans s’intitule d’ailleurs Islands in the Net). Et tout
récemment vient de paraître en France un roman de Michael Swanwick, Stations
des profondeurs, où l’on trouve un Palais de Mémoire explicitement inspiré du
Théâtre du Monde de Camillo.
Nous
vivons, on l’a déjà dit, dans une société de l’image, voire même du spectacle.
L’illetrisme, voire l’a-lettrisme, creusent des trous dans la tête de nos
contemporains comme autrefois la tuberculose dans leurs poumons. Par certains
aspects, la situation n’est pas sans rappeler les sociétés sans imprimerie, où
la quasi-totalité de la population ne savait ni lire ni écrire. Dans ces
conditions, il était - et il est à nouveau - vital de développer des méthodes,
des règles et des codifications de la mémorisation artificielle, afin de
pallier les risques de dégradation de l’information par transmission orale ou
médiatique, ou à sa simple conservation figée. Il est frappant de constater que
cela se fera peut-être en partie par cela même que l’on aurait tendance à charger
de tous les péchés du monde : l’image. Le poison qui se renverse et devient
remède, voilà bien une figure classique de la dialectique médicale. La
réactualisation des anciens Arts de Mémoire constitue une utile contribution à
la théorie, de plus en plus nécessaire, du spectacle contemporain. Mais
peut-être aussi en ira-t-il tout simplement de ce texte comme du reste : vous
l’oublierez

